17.05.2008

112 MARCEAU

Monsieur D. me contacte :

- « Soit là dans 5 minutes, je veux te montrer une maison, une vraie embellie ! »

- « Je démarre immédiatement, attends-moi sur place. »

Une porte sur rue qui préserve l’intimité du lieu, tout en mettant ma curiosité à rude épreuve, m’accueille. Derrière, une petite allée longée par un haut mur sur ma droite laisse entrevoir au bout une porte de jardin. Chemin faisant, je délaisse derrière moi, deux premières bâtisses sur ma gauche. Les gonds grippés par des années d’inactivité pivotent dans un petit gémissement. Un écrin de verdure où la nature a repris ses droits précède une petite maison ocre et jaune affublée de volets bleus. Un figuier attire mon attention. Il me ramène aux balades au champ avec mon grand-père dans le midi, lorsque je cueillais ces fruits. Cela m’avait valu le surnom catalan de « despenge-figues », celui qui dépend les figues… D’emblée, sensible à ces signes du destin, je me sens bien. En façade, je découvre les vestiges d’un ancien balcon en bois menaçant de finir de s’effondrer. Le tout a besoin d’un bon rafraîchissement.

La porte d’entrée rouge avec sa partie supérieure vitrée accueille la longue clef en laiton, je découvre enfin l’intérieur. Elle ouvre sur une petite entrée avec un bac évier en grès fissuré posé sur deux rangées de parpaing qui devait faire office de cuisine, au sol de la tomette. En face, une pièce qui contient un petit lavabo, un ballon d’eau chaude accroché au mur et un receveur de douche sans parois. Sur la gauche, le séjour, son parquet en chêne et sa cheminée d’angle où des outils sont délaissés. Un escalier droit en chêne mène à l’étage, certainement mis en place par un bricoleur novice qui a improvisé une trémie pour libérer l’accès dans le plafond. Au préalable, la maison était divisée en deux appartements. Celui du premier étage n’était accessible que par l’extérieur. A l’étage, point de perron, la dernière marche arrive au droit d’un mur et ce n’est qu’à l’aide d’un périlleux écart sur la droite que l’on foule le sol. L’agencement est en tout point identique à celui du premier étage. Dans la salle d’eau, une trappe de visite donne accès aux combles. Une échelle posée là permet de satisfaire ma curiosité. On ne tient que partiellement debout mais ils ont le mérite d’exister.

L’ensemble délabré en rebuterait plus d’un. Mais mon cerveau malade transmet à mon œil l’envie irrépressible de pétiller. Au gré de la visite, je n’ai pu empêcher mon esprit d’imaginer ce que cet endroit pourrait devenir afin d’abriter ma petite famille. L’idée même de redonner un second souffle à cette construction de 1930 me remplit de joie. Le projet de construire ma propre maison m’enthousiasme. Mon épouse rêve de luminosité et de calme. L’absence de mitoyenneté, le recul par rapport à la rue et l’exposition Sud-Ouest devraient combler ses attentes. Mais ne va-t-elle pas être effrayée par l’ampleur des travaux de rénovation à réaliser ? Bon, le mieux serait de la faire venir au plus vite car foi de négociateur immobilier, ces opportunités notamment compte tenu du prix de vente, se présente rarement et surtout se vendent avant même que l’annonce ne paraisse sur un quelconque média.

Allo Chérie !

- « Soit là dans 5 minutes, je veux te montrer une maison, une vraie embellie ! »

- « Je démarre immédiatement, attends-moi sur place. »

Ma jeune mariée arriva en un rien de temps et comme une petite année en arrière, elle me dit solennellement : « oui ! ». Ma femme ne se plie pas pour autant à mes quatre volontés, ce qui me déplairait, mais elle a pour elle ce côté extraordinaire de me faire une confiance aveugle et ce pouvoir de décision rapide. Quelle belle preuve d’amour ! L’aventure est donc lancée, une proposition chiffrée est soumise illico à l’agent immobilier. Quelques mois plus tard, et après moultes émotions et péripéties, le notaire nous remets les clefs. Le carton à dessin déborde de plans en tout genre, les magazines de décoration et autres catalogues de fournisseurs de matériaux se sont entassés dans la chambre d’amis de mes parents qui nous sert d’asile durant cette période de transition. La phase théorique achevée, il est temps d’enfiler le bleu de travail et de passer à la pratique. Les journées vont être longues. Il va falloir jongler avec un boulot qui me prends beaucoup de temps, une petite fille d’un an à élever, une femme à combler ainsi qu’à préserver au quotidien et une ruine à rénover de zéro. Mais les familles vont tout mettre en œuvre afin de nous aider à mener à bien cet ambitieux projet. Chaque élément les composant vont mettre en exergue leurs talents afin de nous faciliter la tâche, enfilant tour à tour la casquette de livreur, nounou, cuisiniers, manœuvre et amuseurs.
Quelques amis de passage ne manqueront pas d’apporter, eux aussi, une pierre à l’édifice. Ce lieu si paisible durant de longues années va sortir de sa torpeur pour devenir une véritable fourmilière. Nous avons deux mois devant nous pour rendre cet endroit viable. Quelques professionnels du bâtiment vont s’adjoindre à cette équipe hétéroclite afin de mener à bien ce défi.

Le cahier des charges se peaufine. La chronologie des opérations s’établit afin que ce projet coule comme un long fleuve tranquille. Des impératifs subsisteront toujours dans un chantier. Ainsi, il me revient l’honneur d’ouvrir le bal et de commencer à battre la mesure avec ma masse. Le cœur même de la maison commence à raisonner. La première étape consiste à ne laisser que les quatre murs d’enceinte et à faire place nette quant au reste. Les cloisons volent en éclats, les souris quittent les lieux dans une panique générale, la grande offensive est lancée. Les cheminées disgracieuses ne résisteront pas longtemps, les équipements sanitaires ploient devant ma fougue. Mon épouse et mon père, de passage, s’essaieront brillamment à l’exercice. Soudain, le silence s’installe et l’épais nuage de poussière retombe. Plus rien ne vient entraver le regard, les volumes libérés se révèlent. Seul un amas impressionnant de gravats jonche le sol, des tonnes de mâchefer, béton, faïence, bois et métal. Nous sommes au point zéro.

Michel, l’électricien, va pouvoir rentrer en scène et saigner les murs au quatre coins de la maison afin de passer les câbles, le système veineux de la bâtisse. Des kilomètres de fils zèbrent les murs et l’implantation des pièces se dessinent. Je n’ai pas le droit à l’erreur, une fois les tranchées rebouchées, les modifications seraient complexes. La pièce du bas dont le destin est de devenir un salon avec une cuisine ouverte comporte à elle seule pas moins de trente-huit points électriques. Les va-et-vient, plafonniers, prises électriques, prises de force, prises internet, prises téléphones, prises d’antenne, prises de haut-parleurs ont toutes une implantation prédéfinie, sacrée prise de tête. Pendant ce temps-là, les sacs de gravats sont transférés dans le jardin, par la porte ou par la fenêtre.

Il est un aparté essentiel que je souhaite inscrire noir sur blanc, une dédicace à mon père. Sans lui, sans mon jeune retraité préféré, je n’aurais pas pu relever ce défi. A nous deux, nous étions « Vishnu ». Sa volonté, son énergie au travail m’ont donné du courage tout au long du chantier. Nous étions « David » et la maison « Goliath ». Je ne me demandais pas comment j’allais en venir à bout. J’avais simplement entamé un long combat et chaque coup porté devait me mener à la victoire. Je ne regardais jamais le haut de la montagne. Il serait grand temps d’admirer lorsque je serais au sommet. Chaque jour passé en sa compagnie était plaisant. Nous pouvions être silencieux mais je savais sa présence réconfortante. Là où quelques années auparavant il y aurait eu des altercations retentissantes, une belle complicité a fait place. Mon papa, tout au long de cette entreprise, est devenu « mon lapin ». Ce terme désigne l’apprenti d’un artisan dans le jargon du bâtiment. J’aime l’ambiguïté de ce surnom, car cet animal est souvent la peluche qui berce nos premières années, celle qui guérit nos chagrins, celle à qui l’on se confie, celle qui accompagne nos songes. Alors, mon lapin est encore là aujourd’hui pour accompagner mon rêve. Ma maison sera toujours intimement liée à cette belle aventure que l’on aura vécu ensemble. Des rituels se sont imposés. Tous les mercredi, nous sommes allés à la pizzeria pour la pause déjeuner, même si parfois nous n’étions pas réellement présentables. De même, lorsque midi approchait, un parfum anisé venait remplir la pièce et nous avions bien des raisons de trinquer ensemble, père et fils. Mais le plus beau « toast » que je peux porter revient à l’amour qui nous lie. A toi, mon lapin !

Michel commence à reboucher les murs et nous pouvons compter ses heures de travail au nombre de canettes de bières qui s’empilent dans un long tube de PVC stocké dans le jardin, un genre de sablier improvisé. Pendant ce temps, nous nous sommes attaqués au plafond du premier étage. Février est la période de fin de soldes, tout doit disparaître ! L’objectif étant de descendre le plancher des combles de cinquante centimètres, ainsi je récupère de la surface habitable et je peux établir la chambre parentale au sommet de l’édifice. Le labeur est pénible, à califourchon sur les poutres, je les coupe une à une tandis que mon lapin m’aide à les descendre. L’atmosphère est irrespirable, la poussière sèche, entreposée vraisemblablement depuis la construction initiale, virevolte dans la pièce. Nous ressemblons à des mineurs de fond, des traces sombres sous les narines. Mon lapin est pris d’une impressionnante quinte de toux, le malheureux est en première ligne.

Vassili et Vadim entre en scène, V x V = W ! Je les nommerais donc ainsi : les doubles V. Ces ouvriers venus des pays de l’Est, vous vous en seriez doutés, ont chacun leur rôle. A la vie, ils sont oncle et neveu. Au travail, Vadim « les mains d’or » réalise les enduits et les peintures. Il assiste aussi son oncle lorsque cela est nécessaire. La langue française lui est aussi familière que le pékinois pour moi. Vassili : Basile dans la langue d’Hugo, excelle dans le domaine de la plomberie. Selon son entrepreneur, il est aussi le meilleur carreleur de tous les temps. Il a, de surcroît, la faculté de poser les faux plafonds. Les W vont donc se mettre au travail sans tarder. D’une ponctualité déconcertante, ils n’ont de cesse de s’atteler à la tâche dès lors qu’ils franchissent la porte. Les mains d’or vont commencer par achever de gratter les murs afin de pouvoir les imprimer d’une première couche de blanc. Le but est de « fixer » les murs pour que les enduits accrochent et que les particules restent collées au support. Vassili, quant à lui, va poser les tuyaux en cuivre, dont le cours n’a de cesse de monter, pour alimenter les différents points d’eau prédéfinis. L’opération suivante consistera à poser les tuyaux en PVC afin de pouvoir évacuer les eaux usées. Le rythme est donné par un poste de radio qui distille en boucle les tubes du moment, entrecoupés de grésillements. Invariablement en fin de journée, les W s’adonnent à une toilette en bonne et dûe forme afin qu’à l’extérieur rien ne transpire de leurs activités journalières clandestines. En effet, ils vivent ici, dans l’ombre, à trois dans un studio proche de Châtelet-les-Halles, l’épouse de Vassili complétant le trio. Avec mon statut de négociateur immobilier, j’essaie de leur dénicher un logement plus convenable pour rendre leur quotidien plus agréable.

Mon lapin et moi-même attaquons à présent l’ossature du nouveau plancher rabaissé. Celui-ci déterminera une hauteur de deux mètres cinquante sous plafond dans la chambre de ma fille « Jeanne » et dans la salle de bains. L’option de traiter le dernier niveau en mezzanine est retenue, le plafond au dessus du bureau ne sera donc que partiel. Une erreur de niveau sur les poutres nous retardera un peu mais nous pouvons maintenant commencer à poser les dalles de plancher de rénovation. Vassili monte les cloisons en carreau de plâtre qui définissent l’agencement du premier étage. L’heure de vérité est venue pour observer concrètement si la répartition des volumes est bien étudiée.

La semaine qui arrive est déterminante. Ce dimanche est un jour charnière. Nous sommes au moins sept personnes à s’affairer. Mon témoin de mariage, Thierry, passe ses nerfs armé d’un marteau-piqueur et d’une massette afin de dégager le mur sous la fenêtre du rez-de-chaussée. Celle-ci sera remplacée par une porte-fenêtre qui ouvrira l’accès sur le jardin et nous apportera un gain de luminosité. Ma femme Dorothée et ma belle-sœur Audrey, quant à elles, ont littéralement explosé le point lumineux constitué de pavé de verres disgracieux. Le précédent occupant avait réalisé cet ouvrage certainement inspiré par l’asymétrie d’œuvres de feu Picasso. Plus pragmatiquement, nous installerons à cet endroit, au dessus du plan de travail de la cuisine, une fenêtre. Johan dit « Jojo », un ancien collègue de travail, était sous les combles pour achever le vissage de la mezzanine. Mes beaux-parents, Christian et Frédérique, élaguaient et débroussaillaient joyeusement le jardin afin qu’il prenne une bonne inspiration avant d’attaquer le printemps et qu’il retrouve sa vigueur d’antan. Avec mon lapin, nous terminions d’établir la nouvelle trémie d’escalier, l’ancienne étant d’ores et déjà rebouchée. En bref, la ruche bourdonnait dans une grande effervescence. La maison vibrait de toute part comme pour se dégourdir après des années de torpeur.

Je guettais depuis ce lundi matin de bonne heure la libération de la place de stationnement sise juste devant l’allée, en vain. Une benne devait y être déposée pour que nous puissions enfin évacuer l’amoncellement de gravats. Quand soudain, un petit camion benne de ferrailleur mené par deux gitans stoppa devant la porte. Il y avait à son bord un grand sifflet jeune et malingre et son acolyte bedonnant d’une bonne cinquantaine d’année.

- « Mon Chef ! Tu as besoin de quelqu’un pour vider ton chantier ? »
- « Ca dépend du prix, viens voir, je te montre ce qu’il y a à faire. »
- « C’est cent cinquante euros le voyage mon Chef ! »
- « D’accord, il y a besoin de combien de voyages selon toi ? »
- « Ben là, avec deux voyages ce devrait être bon mon chef. »
- « Entendu, je te donne trois cent euros et tu vires tout. »
- « D’accord, je dois aller voir un autre client et je reviens mon chef. »

L’opération était juteuse, pour ce prix là j’avais la benne sans la main d’œuvre surtout quand on sait qu’il y a bien quarante mètres de courette jusqu’à la rue. Lors de leur retour, ils chargèrent leur véhicule pour un premier voyage. Le plus ancien haletait comme un cheval de labour. Il chercha à négocier le marché à la hausse prétextant que son binôme avait mal estimé la charge de travail et que les sacs étaient pleins à ras bord. J’en étais bien conscient pour les avoir remplis et entreposés à l’extérieur. Mais nous nous étions mis d’accord et je ne reviendrais pas en arrière. De plus, il voulait la moitié de ses deniers avant son départ. Par crainte qu’ils ne reviennent pas, je m’acquitta seulement d’un tiers. Après tout, la tâche déjà réalisée valait au moins cela. Mon lapin agacé, un peu soupe au lait ce jour-là, monta au créneau. La tension devînt palpable et je dû m’escrimer à calmer le jeu. Finalement, ils partirent et mon père douta de les revoir un jour. Le lendemain pourtant, mon téléphone m’avertit de leur arrivée. Ils avaient recruté un sbire supplémentaire et ils firent place nette dans la journée.
Le tournant annoncé de la restauration est à ce jour bien visible. Nous sommes bien loin de la ruine que j’ai pu visiter en première instance. Les W, d’humeurs égales, s’affairent toujours. L’équipe de professionnel s’est enrichit de deux éléments. Bibi, le manœuvre, à qui incombe le devoir de creuser une tranchée dans le mur qui longe l’allée. Cela dans le but de faire passer le tuyau d’alimentation d’eau, une fuite dans le sol du jardin à un endroit indéterminé nous contraint en effet à rétablir l’installation du départ. Et Jacques, l’entrepreneur qui supervise les opérations et réalise le côté technique de l’opération. Mise à part le sol, la chambre de ma fille est terminée et la salle de bains est sur le point de l’être. La baignoire, le wc suspendu, la vasque et son meuble sont posés. Vassili apporte les finitions au carrelage. Monsieur D., prénommé Daniel dit D.D qui m’a déniché ce petit coin de paradis veillait jusqu’ici au bon déroulement du chantier sans mettre la pain à la pâte. D.D est entrepreneur, marchand de biens et de surcroît un ancien collègue devenu mon ami. D.D a revêtu son bleu de travail et nous changeons la fenêtre du bureau. Toutes les huisseries sont neuves à présent. Excepté celle de la chambre de ma fille qui avait été changée lorsque l’accès au premier étage fut modifié. Ce sera d’ailleurs l’unique élément qui aura survécu à notre arrivée. L’impatience commence à poindre, j’ai maintenant hâte de prendre possession des lieux. Motivé par la musique à présent distillée par ma chaîne hi-fi, Vadim a mis les bouchées doubles et revêt les murs d’une dernière couche de peinture d’un blanc mat. Vadim est un jeune homme discret que j’admire pour avoir abandonné son adolescence et ses amis dans son pays d’origine afin de subvenir aux besoins de sa famille. Nous réussissons tant bien que mal à communiquer et dans ce domaine l’humour fait des merveilles.

Nous peaufinons à présent le montage de l’escalier hélicoïdale avec mon père pour relier le séjour au bureau. Nous approchons maintenant du domaine de la finition alors qu’un magnifique parquet en chêne massif verni mat brossé commence à recouvrir le sol.